Jacques Baynac

Un jour que je dînais chez Debord, celui-ci me dit “Ce Baynac est un arriviste”. Je lui répondis “Mais ne sommes nous pas des arrivistes ? — Certes, me dit-il, mais nous n’avons ni les mêmes buts ni les mêmes moyens”. En ce qui le concerne, on a vu que si.

Jean-Pierre Voyer (1938 -2019) https://leuven.pagesperso-orange.fr/4068.htm

Jacques Baynac, extraits de son livre Mai retrouvé, Robert Laffont, 1978 concernant Pierre Guillaume :

4 mai 1968 « Rue Cujas, un autre membre de la F.E.R. [Fédération des Étudiants Révolutionnaires], fils d’un des principaux responsables de l’O.C.I., empêchait carrément Pierre Guillaume, arrivé à la rescousse, de dresser un barricade qui aurait bloqué les cars de police chargés des militants arrêtés. » (p.34)

6 mai « Afin de ne rien manquer, Pierre Guillaume et moi assistons à la sortie de Dany et de ses amis qui se dirigent vers le S.N.E.Sup. En chemin quelqu’un remarque deux individus vêtus d’imperméables mastic. ‘Attention, des fafs !’ Ce sont en réalité deux jeunes sympathisants de la revue de Boris Souvarine, Le Contrat social. Nous les connaissons bien. Ils sont clients de la Vieille Taupe, la librairie de Pierre Guillaume. Nous rassurons tout ce petit monde qui, décidément, ne nous paraît pas bien sérieux.

‘Ce qui m’étonne le plus, dit Pierre Guillaume, c’est la façon dont quelques individus peuvent par leur comportement défier l’État. C’est disproportionné. Il y a quelque chose qui ne colle pas.’

A 15 heures, il a compris. L’acharnement des bagarres en cours place Maubert le convainc que ses doutes pèsent peu en regard de l’action engagée. » (p.48)

Au sujet des C.R.S. « Pourtant tous ne sont pas des brutes. Pierre Guillaume est pris dans une contre-attaque. L’un de ses pieds est coincé sous une grille d’arbre. Un C.R.S. arrive, la crosse de fusil prête à s’abattre. Mais il n’achève pas son geste, quoique des deux côtés de la rue parte une volée de pavés lancés par des amis. » (p.52)

« Avant cela, à la hauteur de la statue de Diderot, le petit groupe de Jean Lancelot s’en donne à cœur joie. Ses arrières sont assurés puisque Pierre Guillaume est parti organiser une barricade devant le café de Flore afin qu’une mauvaise surprise n’arrive pas par là. » (p.53)

9 mai? « A ce mot, comme par hasard, mon regard tombe sur Aragon. Pierre Guillaume et François Cerutti sont à mes côtés. Aragon, c’est notre tête de turc. Depuis des années. Aux obsèques d’André Breton, nous avons distribué un faire-part de deuil portant ces mots :

André Breton est mort.

Aragon est vivant.

C’est un double malheur

pour la pensée honnête.

L’accueil des bonzes du surréalisme ne fut pas à la hauteur de leur passé. Seuls, des anarchistes apprécièrent l’honorable geste et Le Monde libertaire fit sa « une » de notre carte. Quelques mois plus tard, l’homme qu’Elsa Triolet avait dû « violer » signait dans une librairie du P.C. Une édition prétendue complète de son œuvre poétique. La « Vieille Taupe » au grand complet se glissa dans la file des amateurs de dédicaces. Le tour de Pierre Guillaume arriva. Sous le nez du poète il mit un exemplaire d’un poème malheureusement oublié dans le volume :

« Je chante le Guépéou qui se forme

en France à l’heure qu’il est

Je chante le Guépéou nécessaire de France

Je chante les Guépéou de nulle part et de partout

Demandez un Guépéou pour préparer la fin du monde

……

Demandez un Guépéou

Il vous faut un Guépéou

Vive le Guépéou figure dialectique de l’héroïsme

qu’on peut opposer à cette image imbécile des aviateurs

tenus par les imbéciles pour des héros quand ils se foutent la gueule par terre

Vive le Guépéou véritable image de la grandeur matérialiste

Vive le Guépéou contre dieu, Chiappe et la « Marseillaise »

………………………………………………………………………………….. »

Aragon ne goûta pas notre louable souci de sauvegarder ce chef-d’œuvre de l’oubli. » (pp.70-71)

12 mai au soir, Censier « D’ailleurs des renforts nous arrivent. Des inconnus et aussi Pierre Guillaume, retour de Sorbonne, écœuré par la démagogie ouvriériste qu’y font régner les militants déboussolés par l’atomisation des groupuscules. » (p.118)

« Le 21 mai à 20 heures, près de quatre cent personnes s’entassent dans une salle enfumée et trop petite. La plupart des auditeurs sont membres de C.A. D’entreprises ou de quartiers auxquels ils rendront, en principe, compte. Les services de Censier sont également présents au grand complet. Et même le Comité d’Occupation s’est déplacé pour l’occasion.

Pierre Guillaume a la parole :

« Depuis que les usines sont occupées, le problème de la création d’une nouvelle société est posé. Il s’agit d’instaurer une gestion populaire de la production et de faire fonctionner une économie sans marché et sans État. Ce qui n’existe nulle part.

« Si nous ne savons pas très exactement ce que sera le gouvernement futur, nous savons en revanche ce qu’il ne peut pas être. Ce ne sera pas un gouvernement représentatif puisque nous voulons qu’aucun pouvoir ne soit délégué à une minorité, élue ou non. Nous ne le voulons pas parce que nous savons bien que tout pouvoir délégué à une minorité se retourne contre la société sous la forme d’un pouvoir externe. Donc, la gestion populaire n’aura ni président, ni comité central, ni bureaucratie, ni État, ni quoi que ce soit ressemblant à un pouvoir central. Si l’on nous demandait ce qui remplacera L’État, nous devrions répondre : rien. Car le patron et l’État sont des cancers qui empêchent le déroulement normal de la vie. Quand un cancer est enlevé, rien ne le remplace.

« En outre, notre projet de société ne peut être défini par avance dans un programme puisque celui-ci ne pourrait qu’être imposé par en haut, par un parti politique dont nous ne voulons pas non plus.

«  Alors ?

« Eh bien ! On peut quand même faire quelques remarques. Par exemple, qu’une fois éliminées les liaisons hiérarchiques et autoritaires, il reste les liaisons essentielles, nécessaires, celles qui sont purement techniques. Les liaisons techniques établies entre producteurs forment le véritable tissu de l’économie. Ce sont elles qui permettent à l’économie de fonctionner dans le cadre d’une véritable gestion populaire, c’est-à-dire en dehors de toute hiérarchie, en dehors de la société marchande.

«  Mais alors, vous comprenez que ce système ne peut être géographiquement limité. Encerclé par une économie marchande, il devrait inéluctablement composer avec elle, à l’extérieur. Tout aussi inéluctablement s’ensuivrait à l’intérieur la recréation des rapports sociaux que l’on avait tenté d’éliminer. La révolution gagnée serait alors perdue ou absorbée. La révolution ne peut-être que mondiale.

« C’est pourquoi il ne faut pas se faire trop d’illusions sur l’autogestion. Réaliser l’autogestion dans telle ou telle usine ou même dans un secteur, voire un pays, n’est pas impossible. Il n’y a aucune difficulté technique insurmontable. Le problème est que si une usine, un secteur, un pays, s’autogèrent, sans détruire le capitalisme autour d’eux, les ouvriers ne géreront au fond que leur propre exploitation. Au bout d’un certain temps, les hiérarchies salariales et sociales réapparaîtront. Et toutes les contradictions du capitalisme renaîtront.

« Que faire, alors ? Une chose est certaine : nous devrons partir de ce qui est. Et ce qui est, c’est que l’abondance existe déjà dans le cadre du capitalisme. Si pour certains secteurs de la population la pénurie existe toujours, c’est pour deux raisons essentielles :

« La première est que beaucoup trop de salariés sont astreints à des travaux inutiles et improductifs. Par exemple : les contrôleurs de la R.A.T.P. Si on les supprimait, sans doute le métro pourrait-il être gratuit étant donné l’économie de salaires réalisée. En outre, aux employés libérés de tâches idiotes et dégradantes on pourrait confier des emplois productifs. Comme il y aurait ainsi davantage de producteurs, chacun pourrait travailler moins longtemps.

« La seconde cause de la pénurie est que cette société capitaliste produit et distribue sa production sur la base de la valeur d’échange des marchandises. Dans la nouvelle société, l’arbitrage entre les besoins se fera sur la base de la valeur d’usage des choses. Nous, nous ne gérerons pas des marchandises. Nous ne produirons que des valeurs d’usage et, ainsi, nous ferons éclater la rationalité marchande. »

Cet exposé suscite un débat passionné. » (note 5 « Intervention reconstituée d’après le compte rendu de l’A.G. Du C.A.T.E. Du 21 mai 1968, des notes préparatoires de l’orateur (notes conservées dans les archives de Censier) et des souvenirs personnels de l’orateur et d’auditeurs. ») (pp.158-160 et note p.256)

« Cependant une notable proportion de l’A.G. Approuve la vigoureuse intervention suivante : « Cette discussion est pour le moins anticipée, sinon utopique. » On redoute que les discussion théoriques divisent le mouvement. Et puis, l’exposé de Pierre Guillaume a donné le vertige. » (p 161)

« L’A.G. Avait déjà eu de la peine à cacher sa déception aux propos peu triomphalistes de Pierre Guillaume. Cette fois, c’en est trop. » (p.163)

26 mai « Pierre Guillaume et moi nous rendons au siège de l’U.N.E.F. Notre première surprise est de constater l’état de saleté des locaux qui tranche avec la propreté de Censier. Notre seconde surprise n’en est pas vraiment une. Nous nous doutons bien que les dirigeants du syndicat étudiant n’accepteront pas de revenir sur leur décision puisque la réunion de Charléty n’est que la partie visible d’une vaste opération politicienne. » (pp 209-210. Il s’agissait de faire revenir le syndicat étudiant sur le rassemblement de Charléty, perspective de récupération politicienne du mouvement)

30 mai, après un discours de Baynac sur l’inutilité de la défense de Censier « Mais seul Patrick, du Comité d’Occupation, soutient ce point de vue. L’Assemblée investit alors Pierre Guillaume et deux militants du C.A. Bâtiment de la responsabilité de la défense de Censier. Ce triumvirat envoie aussitôt des guetteurs munis d’émetteurs-récepteurs portatifs surveiller les abords. Ils ont ordre d’attendre la relève. Moins d’une heure après, accablés d’ennui, ils abandonnent leur faction. Personne ne songe à rappeler l’unique vigie fidèle au poste. C’est, comme par hasard, un jeune ouvrier… » (p. 220)

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